Musée d'Orsay Le Moulin de la Galette Renoir

Publié le par Remigin07

Renoir - Le Moulin de la Galette

 

 

Etude de l'œuvre

Lever les yeux sur Le Moulin de la Galette, c'est un peu comme si l'on était convié à entrer dans la danse. Les robes tournent, les jupes s'envolent, les manchettes battent. Il ne manque plus que la musique, est-on tenté de s'écrier. Mais non, la musique n'est pas absente; n'est-ce pas elle qui palpite dans ce grand frou-frou lumineux ?

 

Et nous voilà de plain-pied avec ces êtres dont la joie a l'air si communicative. D'aucuns souriront de cette fête rustique ouverte à tout venant ; d'autres s'attendriront sur ce coin de Paris disparu à jamais. Mais il va de soi que ce n'est ni le côté moral, ni le côté pittoresque qui nous retiennent ici. Au contact du tableau, une sorte de bien-être nous remplit qui, par la peinture, nous est offert en partage et que nous partageons. Joie de vivre, plaisir de danser, plaisir de bavarder, tout se mêle dans le sentiment d'aise qui nous gagne.

 

Enfin si, quittant des yeux le spectacle, nous nous livrons à nos premières réflexions, nous ne sommes pas longs à découvrir que Renoir s'est fait une fête de peindre son bal du Moulin ; en tout cas que c'est une impression de fête qui s'en dégage, de féerie. Féerie, le mot n'est pas trop gros : par-delà le bal populaire qu'il nous montre, l'artiste nous transporte dans une région de l'art où tout change sans même que nous nous en apercevions.

 

Le tableau nous met en présence d'une scène. Voyons de plus près, et d'abord le décor : au fond se dresse la salle de bal ; de cette salle ouverte de tous côtés à la belle saison, on accède «à la cour plantée d'acacias rabougris et garnie de tables et de bancs» : voici les acacias, voici les tables, voici les bancs. Sur la table à droite sont rassemblés, à la manière d'une nature morte, une carafe, une bouteille et deux verres, sans doute remplis de la «traditionnelle grenadine».

 

Quant aux personnages, ce sont des hommes, des femmes, des êtres jeunes plutôt, tous parés, ceux-ci coiffés de chapeaux de paille, de gibus, Solarès d'un chapeau mou à grand effet (seul Lamy au premier plan a la tête nue) ; les femmes et les jeunes filles sont pimpantes dans leurs atours frais repassés, robes à rubans, jupes à raies et à plis, les unes coiffées, les autres tête nue, chevelure nouée (sauf la fillette à gauche dont les cheveux flottent).

 

Et l'action ? La plupart des personnages dansent. A gauche, c'est Solarès et la gaillarde Margot (ne dirait-on pas qu'ils nous ont vus et que la coquette sourit pour nous ?). Derrière eux, de part et d'autre, évoluent deux couples, tandis qu'un quatrième se repose un peu plus loin sur un banc et que, près de l'acacia, un cinquième se faufile tendrement. Mais il y a aussi ceux qui ne dansent pas : tout à gauche, sur un bout de banc, une jeune fille ou une jeune mère avec une enfant ; au milieu, Jeanne penchée sur sa sœur Estelle ; autour de la table, tournant le dos aux spectateurs, Lamy, à sa droite Goeneutte et Georges Rivière, tous trois assis, parlant ou écoutant. Derrière eux, debout, et apparemment curieux du même spectacle qui doit se passer plus loin à droite, un jeune homme s'appuie à l'arbre contre lequel une femme est adossée. A droite se tient un couple vu de dos.

 

La scène s'illumine d'un soleil d'été. Par taches étales et capricieuses, par flocons, par nappes, il n'a garde qu'on l'oublie. Qu'il soit de la fête, on ne peut en douter. N'est-ce pas lui l'amphitryon, ou plutôt le meneur de jeu? Ainsi le décor, les personnages, l'action valent surtout par l'humeur qu'il prodigue, faite de grâce, et, touche-t-il les pinceaux du peintre, c'est encore pour y mettre de la grâce.

 

Mais, peut-on se demander à la réflexion, comment se fait-il qu'avec un pareil sujet le tableau produise un tel effet ? En dépit de leur bonne mine, employés et ouvrières n'ont pourtant rien qui les désigne spécialement à notre admiration, pas plus leurs ébats joyeux que ce Moulin, dont l'aspect de hangar est à peine modifié. Or, c'est de cette réalité vulgaire, à tout le moins populaire, que Renoir tire cette oasis de fraîcheur et d'allégresse qui nous laisse émerveillés. Les acacias rabougris se transforment en végétation luxuriante où pendent, non plus des lampes, mais des sortes de fruits pleins de sucs. La cour, faite de gravats, se mue en un tissu floconneux pareil à une nuée. Comment ces petites gens, couturières, employés, dansant, bringuebalant, peuvent-ils donc rivaliser avec les faunes, les bacchantes, les muses, et même les évincer sans que notre sentiment du merveilleux diminue ou s'aliène ? Comment se fait-il que dans cette toile, dont le ciel est absent, hommes et femmes, arbres et bancs, ont tout l'air de s'ébattre dans les airs, ou plutôt que la terre, à laquelle ils appartiennent, s'allège sous leurs pas ? Voilà de quoi nous laisser interdits : le spectacle le plus prosaïque qui soit, un bal de petites gens sur la Butte, métamorphosé en divertissement mythologique ! C'est pourtant vrai que Renoir réussit à convertir une scène banale en spectacle merveilleux, c'est-à-dire sujet à merveille, par la seule force de son lyrisme.

 

Mais «lyrisme» est un mot, il faut voir ce qu'il recouvre.

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Publié dans Musée d'Orsay

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